D'une peau à une autre. Tohibiki.

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J'ai le plaisir de vous présenter ici ma toute première nouvelle. Vous y découvrirez un monde étrange ancré profondément dans l'époque Edo et dont le centre nerveux de l'intrigue sera l'Irezumi, le tatouage traditionnel japonais.

L'estampe que j'ai réalisé pour présenter cette nouvelle ( fin d'article ) peut heurter certaines sensibilités.

Je vous souhaite une agréable lecture.

Tohibiki de l'atelier DoNoEko.


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L’éclat des étoiles me parut insupportable. Comme la brûlure d’un quelconque démon transperçant ma boîte crânienne.

Les étoiles ne sont que les petits trous percés par une divinité colérique - probablement oubliée aujourd’hui. Ils laissent la lumière du monde des Kami traverser le voile sombre de notre nuit. Ainsi marqué par la main d’une divinité sadique j’achevais, cette nuit là, la réalisation de mon premier livre.


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J'ai grandi dans un quartier d'Edo dont les habitants, pressés de survivre, ne semblaient posséder aucun attrait particulier, pour la question de l’esthétique. Je n’entends pas par là la préoccupation d’un sens transcendé de la beauté et de l’art mais tout du moins la considération d’une esthétique utile et applicable au quotidien. Je l’avais interprété comme un abandon de soi; une mise en abîme volontaire de la dignité, de la possibilité d’une vie harmonieuse. Précieuse médiocrité. Ainsi marcher dans les rues de ce quartier sordide provoquait en moi un sentiment de dégoût absolu à l'encontre des miens. Sentiment que je portais à cet âge là avec difficulté. Accablés par leur condition, soumis à l'autorité d'un gouvernement shogounal cruel et tout puisant, ces ersatz d’humains semblaient à peine animés, sans réponse possible. Car on peu incliner la tête, jusqu’au sol si nécessaire, mais trouver par ailleurs satisfaction dans un mode de vie qui, bien que modeste, pourrait posséder ci et là, quelques précieux éclats de poésie. Cette réflexion avait éveillé en moi une énergie d'une intensité nouvelle. Après-tout, moi aussi je faisais partie de ce chantier de chair, de boue et d’ignorance,… de ce quartier. Son sang noir coulait dans mes veines. Et comme les autres, je n'étais qu'un presque humain. Or cette seule pensée réussit à purger mon esprit et par la suite à transcender ma condition. Car je possédais le langage secret, l’ arcane poétique, et il s'agit là de quelque chose que l'on ne peut acquérir. Un enfant appartenant à une famille de riches commerçants ou même de Samurai, malgré les leçons que pourraient lui administrer les meilleurs professeurs et artistes de la capitale, sans prédisposition n 'entendra rien aux mystères que révèle l’obscure syntaxe de la poésie.

J'ai pris conscience de ce don lorsque mon père me demanda, un soir d'hiver, d'apporter une lettre à mon oncle. Ce dernier habitait dans le quartier commerçant voisin, plus près du centre d'Edo. Je découvris alors avec étonnement que la nuit, mon quartier ne ressemblait en rien à ce qu'il pouvait offrir au regard du jour. Les quelques lumières des fenêtres et des lampes extérieures, étouffées par une brume opaque comme de l’encre de chine , semblaient en procession, adressant une prière au Kami de la lune. Loin de l'écrasante lumière diurne et de son étouffante autorité, pouvant changer chaque chose en plomb, du kimono d'une courtisane au regard d'un enfant, donnant au temps rythme et consistance morbides, je flottais dans un monde nouveau d'ombres. Et cette apesanteur de nuit, serrait dans ses griffes arachnides, la chaîne de ma destinée contre la trame des ténèbres. Je pressentais que tout ceci était construit, qu’il existait une architecture au coeur même de l’obscurité. Une architecture vivante à laquelle j’appartenais.


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Mon oncle était graveur sur bois pour estampes. Avec du recul, je me demande si la lettre que mon père lui adressa n’était pas une demande de prise en charge de mon apprentissage. Si c'est le cas il aura été moins insensible et désintéressé que ce que je pensais, me permettant de cette façon de me rapprocher d'un métier faisant quelque peu écho à la question de l’esthétique.

Le corps de l'atelier se composait du Premier d'atelier, la tête pensante, d'une dizaine de graveurs sur bois, les membres, d'un imprimeur et ses apprentis, le corps, et dans la pièce juxtaposée, de l'éditeur et ses assistants, la bouche. Une grande bouche bavarde et gourmande. Monstrueuse. Le mécanisme était parfaitement réglé, l'atelier connaissait une ascension florissante. Je devenais donc assistant du Premier, apportant mon aide à tous ses membres. Veillant au bon fonctionnement des articulations de la créature. J’ai pu aiguiser ainsi mon imagination et mes facultés associatives à travers la découverte des mouvements de chaque cellule de ce corps.

J'avais par exemple l’étrange sentiment que les planches en bois gravées étaient des corps sacrés, icônes écorchées que l'on appliquait sur page blanche laissant ainsi leur empreinte maudite. Une demande répétée, douloureuse et pénétrante. Le corps se devait de laisser un petit peu plus de lui, et cela à chaque application. Un supplice de peau, de sang, de couleurs. Etonnantes couleurs de l'ukiyo-e, de ses flammes, de son enfer. Du tatouage de mon oncle. Car si mon oncle était graveur le jour, il était tatoueur la plupart des nuits. Depuis que je travaillais à l'atelier, je dormais souvent chez lui et ma tante Ikkuko. Un soir, à travers un trou que j'avais discrètement percé dans le shoji séparant ma chambre de l'atelier, je le vis tatouer une araignée géante Jorogumo sur le corps d'une jeune femme. J'étais à la fois terrifié et fasciné; possédé par ce qui se déroulait sous mes yeux, devinant à la fois l’aspect rituel et interdit de la scène.


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De ce que j'ai pu observer durant mon enfance et adolescence, l'Irezumi n'était l'affaire que de criminels soucieux de recouvrir la marque de leur tatouage punitif, de quelques artisans et enfin de courtisanes cherchant à érotiser leur corps en prolongeant ainsi sur leur propre peau les motifs de leurs kimonos. Pour ce qui est de ce dernier groupe j'ai du, avant de pouvoir le découvrir par mes propres moyens, me fier aux dires de mes aînés.

Mais de cette société boueuse, puante et parfaitement désillusionnée, allait éclore un superbe jardin de fleurs de peau. Un jardin inattendu, secret et hermétique aux aristocrates, samurai et autres hauts placés. Des fleurs bleu nuit, cinabre, vert de selve,... Si le rouge était une couleur à bannir de sa garde robe, prohibée aux classes inférieures, rien n' empêchait à cette nouvelle catégorie d'hommes, de la porter sous le derme. Palefreniers, messagers, pompiers, yakuza, artisans, charpentiers, pêcheurs et parfois même commerçants troquaient leur peau blafarde et sans histoire contre une peau de brocart.

A cette époque beaucoup pensaient que nous devions ce tsunami de peau encrée aux estampes de Utagawa Kuniyoshi sensei, notamment ses estampes représentant les quelques anti-héros tatoués du Suikoden. A mon avis le travail du maître a seulement servi de catalyseur, mettant simplement en lumière un phénomène déjà bien présent.

Et ceux qui jusqu’alors pensaient ne jamais porter la trace d’une aiguille sur leur corps devenaient au contraire estampes vivantes. Le tatouage était à la mode et peu à peu le terme ‘Irezumi’ possédant dans sa pénible étymologie les restes sémantiques du tatouage punitif fut remplacé par ‘Horimono’. Ce second terme n’appartenait plus au gouvernement, il était l’objet des maîtres tatoueurs artisans. Le tatouage devenait peu à peu une discipline académique, avec ses propres règles de construction et d’association symbolique.


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Je devais avoir vingt trois ans lorsque pour la toute première fois j’écorchais une peau tatouée. Il s’agissait d’une jeune courtisane, dont le nom m’échappe aujourd’hui; elle portait sur ses bras et son dos une délicieuse composition de chrysanthèmes sur laquelle grimpait un terrible dragon. Je tremblais en phase avec les palpitations de la bougie qui seule, luttait contre les ténèbres de l’atelier. Elle avait accepté de me suivre pour quelques pièces de plus, une misère. Je tremblais en tirant sur sa peau, une peau fragile, satinée, illuminée de l’intérieur par le talent d’un artisan tatoueur. A cet âge j’étais déjà, grâce à mon audace et un sens de l’esthétique que j’ai su cultiver avec soin, indispensable au Premier d’atelier. Disons que grâce à moi il fit fortune. Il ne venait plus à l’atelier que pour des questions de trésorerie. En son absence je dirigeais absolument tout et de peur de me voir partir à la concurrence, il m’offrit un salaire plus que confortable. Je vibrais en tirant sur sa peau, mes mains glissaient à cause du sang,…j’avais si peur de rompre un chrysanthème… J’étais à ce moment précis entre le profane et le sacré, je ressentais la même intensité, les mêmes enjeux que lorsque mon oncle tatouait. Grâce à ce salaire je pus m’offrir, à l’extérieur de la ville et en plus de ma demeure habituelle, une confortable chaumière. Elle devint mon atelier secret, ma bibliothèque de corps tatoués. Elle aussi tremblait,…c’était ma première fois et forcément je ne maîtrisais pas grand chose. Je pensais l’avoir étranglée consciencieusement mais visiblement cela demande plus de force que ce je j’aurais pu imaginer. Après tout je ne suis qu’un homme de lettres et d’images, je ne possède pas la force d’un paysan ou d’un samurai,… Je n’oublierais jamais l’expression de son visage ensanglanté, qui observait terrifié, toute la peau de la poitrine que j’avais délicatement détaché de son corps. Quelques goutes de sang sur les chrysanthèmes donnaient l’impression d’une rosée macabre. Prise de convulsions, les mouvements de son corps désarticulé, de sa peau détachée, des pans de son kimono déchirés, m’offrirent une intense chorégraphie. Sa dernière danse. Bunraku damné. Cette expérience m’enseigna l’intérêt d’exécuter correctement mes victimes, je ne souhaitais pas risquer de déchirer ou d’endommager mes peaux. Mais je dois confesser que ce spectacle me marqua à tout jamais et qu’il s’agit du moment le plus élevé, glorieux et excitant qu’il m’ait été donné de vivre. C’est peut-être pour cette raison que « Le livre secret du kikku ( chrysanthème ) » demeure mon préféré. Et cela malgré les indélicatesses et manques techniques dus à mon inexpérience et qui hélas, restent visibles. Les stigmates que le profane inflige à sa première oeuvre. Par exemple une fois la peau tatouée tannée et apprêtée il est indispensable de la plier le plus rapidement possible en forme de livre. A l’époque, je n’avais que des connaissances très limitées en Origami, de ce fait mon premier livre possède un format plus grand et moins structuré que le reste de la collection. Une collection composée de soixante trois ouvrages qui une fois dépliés deviennent les voiles de mon navire. Un vaisseau fantôme grâce auquel j’explore avec une brûlante passion les étranges limites du Ukiyo-e,...le monde flottant.


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Tohibiki Tatouage japonais traditionnel à Paris

ATELIER DO NO EKO

DEMONS DE L'IREZUMI​​​​​​​​​

TECHNIQUE ANCIENNE

ECOLE EDO (1600-1868)

PARIS / NORMANDIE

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