Peaux de brocart. De Yoshisaburô l'apprenti designer textile à Utagawa Kuniyoshi maître du Suikoden.


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Utagawa Kuniyoshi est né dans une famille d’artisans teinturiers ou, pour employer une expression de notre époque, de designers textiles. Car il est fort probable que le travail du père de Utagawa Kuniyoshi à savoir Yanagiya Kichiemon ne se soit pas uniquement limité à teindre le tissu ( la soie, selon la plupart des sources ) mais aussi à réaliser ou à participer tout du moins, à la conception des patronages et des supports destinés à l’impression textile.

Utagawa Kuniyoshi, qui portait à cette époque le nom de Yoshisaburô 芳三郎a pu ainsi découvrir la complexité des supports en question qui permettaient, par un jeu d’applications successives, de varier les couleurs ainsi que d’offrir des constructions plus ou moins sophistiquées aux imprimés (doc. 1).


Doc 1. Katagami (型紙), archives, échantillons et outils de confection.

Les sources varient quant à la fonction exacte de Yanagiya Kichiemon, ceci étant dit on peut aisément supposer que dans tous les cas de figure Utagawa Kuniyoshi ait été exposé à cet univers de la conception textile et ce jusqu’à ses quatorze ans.

On comprend alors l’influence que ce corps de métier exercera dans le parti pris graphique, esthétique du futur Utagawa Kuniyoshi. Il suffit pour cela d’observer la complexité, la subtilité et le soin apportés par ce dernier aux motifs de kimonos dans ses estampes (doc. 2) et bien entendu dans ses représentations de corps tatoués (doc. 3).


Doc. 3. Le valereux Shutsudoko Doi appartenant à la série "Les cent huit héros du populaire Suikoden" (pour certains les cent huit héros populaires du Suikoden), ca. 1827-1830 par Utagawa Kuniyoshi. Shutsudoko Doi rince ses vêtements après avoir échappé à la violence du torrent. On aperçoit tout autour de lui les cloches d'alarme fixées à leur cordage.


Doc. 2. De gauche à droite par Utagawa Kuniyoshi: 1.Extrait de la série, "Seichû gishi den" ( 誠忠義士傳), réalisée entre août 1847 et janvier 1848. ici Ryuen. 2.Masanosuke Inagawa. 3.Monstre de l'araignée de terre.

Cela pourrait nous amener alors à penser au titre de l’ouvrage de référence en France, pour ce qui est du tatouage traditionnel japonais, « Peau de Brocart » de Philippe Pons.

Le brocart est une étoffe de soie richement rehaussée de dessins brochés d’or et d’argent, les exemplaires les plus anciens étant chinois.

La métonymie rapproche ici la richesse du motif textile à celle de l’Irezumi. Comme si ces deux réalités étaient intimement liées (doc. 3). Le tatoueur imprime le motif de l’esprit, sur un corps paré ainsi d’une peau devenue symbole.

Les tatouages imaginés par Utagawa Kuniyoshi trouvent donc leur origine dans les lois de construction esthétiques de l’imprimé textile. Lois absorbées pendant son enfance et adolescence. Nous sommes loin de l’image virile véhiculée par ces redoutables guerriers du Suikoden ( Au bord de l’eau ), et qui l’a emporté sur les faits présentés par la courte démonstration proposée ici.

D’ailleurs l’image se prolonge, car l’Irezumi, soucieux de ne pas envahir le terrain social, a évolué vers une politique de la discrétion. Les tatouages de l’Irezumi contemporain sont conçus pour être immédiatement dissimulés sous les vêtements voir même sous une perruque. Nous sommes déjà loin du temps des palefreniers, des pompiers et des concours organisés dans les bains publics. Le « patronage » du tatouage est ainsi étudié en fonction du « patronage » du vêtement social. Les directives esthétiques de l’Irezumi dépendent donc des directives esthétiques du vêtement.

Or si nous observons de près les tatouages dessinés par Utagawa Kuniyoshi, on constate rapidement qu’ ils n’ont aucun point commun, sur un plan architectural, avec l’Irezumi contemporain. Et la différence fondamentale concerne le mikiri ( les bordures: plaques pectorales, etc,… voir doc. 4 ).


Doc. 4. Extrait de l'admirable étude réalisée par Willem R. van Gulik, Irezumi: The pattern of Dermatography in Japan. Leiden, E.J. Brill 1882.

On ne trouve aucun fukai hikae, ni asai hikae, aucun des quatres mikiri de l’Irezumi contemporain dans les tatouages de Utagawa Kuniyoshi. Pas une trace non plus de donburi soushinbori, ou de kame-no-koh tels qu’ils se définissent aujourd’hui (doc. 4 et doc. 6).


Le tatouage de Utagawa Kuniyoshi est libre, il ressemble à un morceau de nature qu’il aurait arraché et posé immédiatement sur le corps (doc. 5).


Doc. 5. Illustration de gauche, Zhang Shun, "traînée blanche dans les vagues" (Rôrihakuchô Chôjun), extrait de la série "Les cent huit héros du populaire Suikoden" (Tsûzoku Suikoden gôketsu hyakuhachinin no hitori) par Utagawa Kuniyoshi, 1827-1830. J'ai réalisé par ailleurs le dessin présenté sur la droite de ce document en m'inspirant des lois de constrution de l'Irezumi de l'estampe de gauche, comme vous pourrez le constater.

Un Irezumi devenu Bunshin ( le Bunshin étant un type de tatouage japonais s’efforçant de créer un passage du corps anatomique vers le corps symbolique ).

L’Irezumi de Utagawa Kuniyoshi n’est donc pas soumis à un cadre quelconque, et cette liberté esthétique se prolonge même à travers d’autres maîtres, je pense notamment à Kunichika (1836-1900) et sa version feminine du Suikoden. Version imaginée par des auteurs japonais et représentée sous son pinceau par des acteurs de Kabuki travestis en femmes bandits ( voir doc. 9. Genshoku extrait de ukiyo-e shisei hanga ).


Doc. 9. Acteurs de kabuki en femmes bandits tatouées. Version féminine du Suikoden. Extrait de Genshoku ukiyo-e shisei hanga. Par Kunichika, 1836-1900.

Liberté que j’ai souhaité par ailleurs célébrer à travers la réalisation d’ un tatouage inspiré par une gravure de Félix Regamay (1844-1907). Cette gravure met ainsi en scène Emile Guimet dans l’île de Enoshima, au sud de Tôkyô qui interroge des hommes de - peine - «tous nus et qui ont le dos et la poitrine ornés de tatouages artistiques» (voir doc. 10, Extrait de Emile Guimet, Promenades japonaises, dessins d’après nature par Félix Regamay, Charpentier éditeur, 1878).


Doc. 10. Les deux photographies de gauche présentent un de mes tatouages, inspiré directement par la gravure de Félix Regamay ( images de droite ). Extrait de Emile Guimet, Promenades japonaises, dessins d’après nature par Félix Regamay, Charpentier éditeur, 1878.

On remarque en effet la liberté de construction dans le tatouage reproduit à travers cette gravure.

J’aimerais rappeler d’un autre côté que dans l’art du katagami, 型紙 ( pochoirs utilisés pour teindre des étoffes et y imprimer des motifs, voir image située en haut à droite du doc. 1 ), auquel Utagawa Kuniyoshi a du largement être exposé dans l’atelier de son père, les outils ressemblent comme deux goutes d’eau à ceux utilisés dans les ateliers de gravure d’estampes mais surtout à ceux employés dans le tatouage traditionnel japonais, le Tebori ( consulter l’image située en bas à droite du doc. 1 ).

Une des techniques du katagami, le tsuki-bori ( pour cette technique, on utilisait une sorte de canif et on s’en servait pour les motifs chûgata, des motifs qui mêlaient courbe et ligne droite ) porte pratiquement le même nom que l’une des techniques du tatouage traditionnel japonais , le tsuki-hari ( d’ailleurs beaucoup de néophytes confondent tsuki-bori avec tsuki-hari ).


Doc 1. Katagami (型紙), archives, échantillons et outils de confection.

Nos clients ainsi que tous les passionnés de l’ Irezumi qui nous suivent connaissent notre amour pour ces trois figures incontournables et que nous considérons comme nos maîtres, Kawanabe Kyosai sensei, Katsushika Hokusai sensei et bien sûr Utagawa Kuniyoshi sensei.

A notre niveau, donc humblement, nous nous sentons connectés à chacun d’entre eux.

Je me souviens parfaitement de mes débuts de dessinateur. J’ai eu à répondre à des commandes très différentes, comme le logo du magasin de jouets anciens Luluberlu, et d’autres plus insolites encore…mais ce qui m’a rapproché d’Utagawa Kuniyoshi et qui donne suite à cet article, c’est sans doute les commandes que le secteur du prêt-à-porter de luxe a bien voulu me confier.

J’ai ainsi eu à développer des imprimés textiles pour des maisons comme Yves Saint Laurent ( pour les foulards notamment ). Mais ce qui me rappelle le plus mon lien avec Utagawa Kuniyoshi est ce travail de petites mains, durant lequel j’ai rempli de noir, avec d’autres, un modèle de la Haute Couture pour la Maison Dior ( sous John Galliano ) et dont le thème était le Japon (doc. 7).


Doc. 7. Christian Dior Haute Couture, printemps-été 2003, par John Galianno. Modèle n°34 de la collection.

Modèle qui m’avait rappelé à l’époque la fantastique série des 47 ronins réalisée par Utagawa Kuniyoshi sensei (doc. 8).


Trois extraits de la série, "Seichû gishi den" ( 誠忠義士傳) mettant en scène les fameux 47 ronin, réalisée entre août 1847 et janvier 1848.

Ces lois de construction, comme la ligne dominante par exemple, m’ont énormément apporté dans mon métier de dessinateur et m’influencent encore aujourd’hui dans celui de tatoueur traditionnel japonais. Il en est probablement de même pour ma chère apprentie Shakki; qui au moment correspondant à son début d’apprentissage, avait remporté un concours national de design textile, mettant en compétition plusieurs écoles d’art appliqués. En obtenant le premier prix, Shakki a pu réaliser ses designs textiles auprès de la société de confection japonaise, Naigai.

Dans la suite des articles dédiés à Utagawa Kuniyoshi sensei, nous aurons l’occasion de vous faire part de toute l’influence qu’exerce ce dernier dans notre pratique de l’Irezumi.

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