Jorōgumo 絡新婦






" Peu à peu, les marques laissées par l’aiguille ébauchèrent la forme d’une énorme tarentule; et quand le ciel nocturne recommença à blanchir, la bête étrange, démoniaque, comme à l’affût, déployait ses huit pattes sur toute la surface du dos.

"Extrait de "Le Tatouage". Jun'ichirō Tanizaki, Oeuvres (Volume 1).

Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard.

Le « Jorōgumo » (絡新婦 / Hiragana: じょろうぐも) est un type de « yokai » (妖怪, créature du folklore japonais), semblable à une araignée, capable de changer son apparence en celle d’une femme séduisante. Le kanjis du terme Jorōgumo signifient littéralement « mariée en liaison » pouvant se décliner en « 女郎 蜘蛛 » (araignée putain). Jorogumo peut également se référer à certaines espèces d’araignées, de façon occasionnelle, dont la Nephila et l’Agrippe.



L' "Eloge de l'ombre" et "Le Tatouage" de Jun'ichirō Tanizaki (谷崎 潤一郎) influent énormément sur ma pratique traditionnelle du tatouage. La première nouvelle citée ici m'a enseigné l'importance de l'obscurité dans l'Irezumi.

Les ombrages (bokashi) doivent être profonds, le noir et les couleurs intenses sans pour autant

côtoyer une gamme inutilement soucieuse de renouvellement et modernité; trop industrielle en conséquence et de ce fait artificielle.

En effet, je ne pense pas que l'Irezumi soit à rapprocher d' une forme de graffiti projeté sur le derme. Et je reste convaincu que toute peau possède plus de valeur qu'un quelconque mur. Cette tendance aux couleurs pop-art-murales est un reproche que l'on pourrait adresser au style "japonisant" qui à mon sens n'est pas l'avenir du tatouage traditionnel japonais. En soit l'Irezumi est fait pour être vu dans la pénombre, au coeur tellurique de "ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme".






Et toutes les pièces des anciens maîtres le démontrent. Une furtive pensée alors pour le bâtisseur des profondeurs, Darumagane sensei, dont les dégradés de noir étaient réputés pour leur troublante subtilité. Un Merisi da Caravaggio de l'Irezumi pourrait-on oser penser.

Le dessin du Jorōgumo (voir photographies en haut de l'article) réalisé pour le film "IREZUMI" de Yasuzo Masamura, film inspiré par l'oeuvre de Jun'ichirō Tanizaki, est un véritable chef d'oeuvre à mes yeux. Je me suis humblement permis de l'étudier afin de me l'approprier pour le projet présenté dans cet article. Notons par ailleurs que le film ne reprend pas seulement la nouvelle "Le Tatouage", mais fusionne celle-ci avec une autre nouvelle de Tanizaki intitulée, "Le Meurtre d'O-Tsuya". L'amalgame est des plus habiles.

La page 77 de l'exceptionnel ouvrage "IREZUMI-THE PATTERN OF DERMATOGRAPHY IN JAPAN" fait référence à une typologie de tatouage que l'on observait à certains concours. Il s'agissait d'une toile d'araignée tatouée sur toute la surface du dos, un fil de toile courant sur la jambe droite et se terminant sur la cheville, dans laquelle on pouvait bien évidemment localiser l'architecte de cette toile d'encre, à savoir l'araignée.

Par ailleurs et en complément à ceci, la page 74, section destinée à l'Irezumi et à l'érotisme, décrit le tatouage de crabe que les prostituées semblaient particulièrement affectionner ( pincer/capturer les clients, marcher en oblique/convoiter l'argent,...).

Je me demande si Tanizaki n'a pas été sensible à ces deux typologies de tatouage. Cela pourrait éventuellement apporter un début d' explication quant au parti pris physionomique proposé par le dessin du Jorōgumo tel qu'il est représenté dans le film de Yasuzo Masamura. En effet cette énorme tarentule semble forte comme un crabe par son étreinte et par son apparence.

On sait à ce propos, que Tanizaki eut connaissance de recueils tels que Ruiju kinsei fûzoku shi (Collections de documents sur les moeurs d'Edo / voir Morisada manko), publié en novembre 1908. C'est dans cet ouvrage d'ailleurs qu'il trouva les noms des tatoueurs (horishi) célèbres mentionnés au début de son récit (Charibun sensei d'Asakusa, Yappei sensei et Konkonjirô sensei de la rue de Matsushima, Darumakin sensei spécialiste des tons dégradés, Karakusagonta sensei spécialiste des tatouages au cinabre). De tels ouvrages rassemblaient des historiettes, des faits divers, des portraits offrant entre autres des anecdotes sur des femmes arborant fièrement des tatouages d'étranges créatures (araignées, crabes, preux légendaires,...fort suggestivement placées). Il est tout à fait probable que ce type de tatouages aient été observés dans le cadre des très populaires exhibitions ayant lieu dans des quartiers comme celui de Ryôgoku à Edo.

Ci-dessous deux photographies du tatouage Bunshin que j'ai réalisé inspiré par le film et les nouvelles de Tanizaki.



Ainsi la lecture des pages 74 et 77 mais aussi le tatouage du film m'ont amené à penser au heikegani (平家蟹, ヘイケガニ, Heikeopsis japonica), crabe dont la carapace ressemble étrangement à un visage humain. Une croyance affirmait par ailleurs que ces crabes sont la réincarnation de l'esprit des guerriers Taira (平, ou Heike suivant la lecture chinoise du caractère) vaincus lors de la bataille de Dan-no-ura en 1185 telle que décrite dans le Heike Monogatari. J'ai donc profité de cette observation pour que ma "bête étrange, démoniaque" possède sur son dos un motif à caractère anthropomorphique amplifiant ainsi le surnaturel de l'araignée.

Bien entendu on pourra ressentir dans cette démarche l'influence du maître de l'estampe Utagawa Kuniyoshi, dont les représentations de heikegani sont, bien entendu, fabuleuses. Soucieux de cohérence et peut-être de causalité, j'ai fait en sorte que les pattes de mon Jorōgumo ressemblent d'avantage à celles d'un crabe qu'à celles d'une araignée.





Et c'est ainsi que le caractère fantastique du heikegani retrouve celui du Jorōgumo sans oublier ce lien tissé dans la toile de l'érotisme, véritable leitmotiv de l'Irezumi féminin, et qui les réunit. Eros et Thanatos piégés l'un par l'autre.

Beaucoup d'histoires attribuent au Jorōgumo le pouvoir de métamorphose offrant à la créature la possibilité de se transformer en une femme d'une exceptionnelle beauté et portant parfois un bébé (qui se révèle en réalité être un sac d'oeufs d'araignée).





Bien évidemment, en cette période de Noël, je ne peux que vous conseiller d'offrir l'exceptionnelle édition de l'oeuvre complète, en deux volumes, de Tanizaki par La Pléiade, cadeau des plus fertiles pour l'esprit et pour la poésie:

http://www.la-pleiade.fr/Auteur/Junichiro-Tanizaki

L'objectif de cet article était de projeter une lumière, bien qu'hésitante et diffuse pourraient à juste titre me dire certains, sur les coulisses de l'élaboration d'un tatouage. J'espère que ces quelques lignes, images et videos auront su attirer votre attention et pourquoi pas éveiller un intérêt vis-à-vis du tatouage traditionnel japonais, l'Irezumi.

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ATELIER DO NO EKO

DEMONS DE L'IREZUMI​​​​​​​​​

TECHNIQUE ANCIENNE

ECOLE EDO (1600-1868)

PARIS / ACQUIGNY, NORMANDIE

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