La fin de l'Irezumi.


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L’Horimono, j’entends par là la discipline de tatouage traditionnelle que l'on pratique à la main ( technique Tebori ) ressemble à un organisme complexe vivant, possédant son propre système immunitaire. Et chaque horishi ( tatoueur dans la tradition ) se doit d'apporter quelque chose de nouveau pour le renforcer. Ceci évidemment pour que l’Horimono - à ne pas confondre avec le tatouage shop japonisant réalisé à la machine - dans un premier temps survive, évolue, puis s'épanouisse. Shakki et moi-même faisons de notre mieux pour participer modestement mais concrètement à cette démarche. Et à bien chercher, on trouve beaucoup de réponses qui vont dans ce sens là, aussi bien au Japon qu’ à l'extérieur de l’archipel.

Nous avons reçu par email une remarque, formulée par un passionné de la culture tatouage shop ( salons de tatouage avec pignon sur rue pratiquant pour la plupart du temps plusieurs styles ), qui semblait très surpris de nous voir Shakki et moi-même employer une technique ancienne sur une iconographie qu’il ne jugeait pas traditionnelle. Disons que le tatouage que nous pratiquons ne lui parait pas appartenir à l’idée qu’il se fait du tatouage japonais. Cette personne, qui préfère ne pas être citée dans cet article, nous offre pourtant la possibilité de clarifier une situation appartenant au paysage contemporain du tatouage et qui bénéficie d’une certaine forme d’ambiguïté ( on confond ainsi souvent le tatouage japonisant pratiqué en shop et le tatouage traditionnel ou Horimono. On peut alors sortir d’un shop en pensant arborer une pièce typiquement traditionnelle japonaise,… ce qui n’est bien entendu pas le cas ). Mais cette remarque nous offre aussi et surtout l’occasion de vous présenter dans le détail ce que l’on nomme, tatouage traditionnel japonais .

1. Rappel historique et sémantique.

Voici quelques lignes qui seront probablement utiles à une meilleure compréhension de l’article.

Irezumi signifie « introduire l’encre » et le terme fut dans un premier temps employé dans les cas de tatouages infamants.


Marquage punitif à l'encre.


Topographie anatomique de deux types d'Irezumi.


Typologies destinées aux marquages punitifs à l'encre.

Horimono signifie quant à lui « chose gravée » et désigne uniquement les tatouages décoratifs, ornementaux. Cette distinction apparut au XVIIème siècle ( époque Edo ) et s’estompa par la suite du à l’abandon de la pratique du tatouage des criminels en 1873 ( début de l’ère Meiji ). L’expression Horimono aurait été employée pour la première fois dans une pièce de théâtre du dramaturge Chikamatsu jouée en 1721 et intitulée Onna goroshi abura jigoku ( Meurtre d’une femme dans un enfer d’huile ). Le terme Horimono apparait en plein coeur de l’époque Edo. Durant cette période deux types de tatouage dominent, les tatouages d’amour et ceux servant à camoufler la marque de flétrissure, en fondant ces derniers dans un tatouage plus grand à fonction ornementale. Le légendaire voleur Nezumi Kozô exécuté en 1832 à Edo y aurait eu recours.


Kodanji Ichikawa dans le rôle de Nezumi-kozō Jirokichi.

Il est à préciser que les tatouages d’amour ne sont pas forcement à considérer comme des petits marquages anecdotiques, ce que la pratique de l’irebokuro ( littéralement « entrer un grain de beauté » ) pourrait laisser croire. Ainsi, la célèbre prostituée Otama, officiant près du temple Kan-ei-ji dans le quartier d’Ueno, avait pour coutume de se faire tatoueur les kamon (emblèmes de famille ) de ses amants de la classe guerrière, remplissant au fur et à mesure de ses conquêtes, l’intégralité de son corps.



Clin d'oeil probable à Otama san dans le film Tokugawa Irezumi-Shi: Seme Jigoku. 1969.

L’époque d’Edo ou période Tokugawa s’étend de 1600 à 1868 avec la restauration Meiji. L’ère Meiji quant à elle est la période située entre 1868 et 1912. Utagawa Kuniyoshi sensei est né le 1er janvier 1797 et disparaît le 14 avril 1861, il a donc vécu durant l’époque Edo. Il aura réalisée ses estampes les plus célèbres illustrant les tatoués du Suikoden entre 1828 et 1829 ( durant la fin de l’époque Edo ). Par ailleurs, la courte nouvelle de Tanizaki Junichirô intitulée Shisei (Tatouage) et mettant en scène le tatouage d’un Jorogumo se situe dans les années 1840 ( encore une fois durant la fin de l’époque Edo ). Pour définir ces années citons Tanizaki: « C’était une époque où l’homme honorait la noble vertu de la frivolité, où la vie n’était pas une lutte sans merci (…) la beauté et la force étaient inséparables. L’homme faisait ce qui était en son pouvoir pour s’embellir, certains allant jusqu’à s’injecter des couleurs sous la peau. Et sur les corps s’enchevêtraient les motifs et dansaient les couleurs ».



Enchevêtrement des motifs et danse des couleurs dans l'Irezumi imaginé par Toyohara Kunichika sensei. 1835-1900.

Ce rappel historique et sémantique nous permet de comprendre le tatouage de la fin de l’époque Edo. De constater l’importance qu’il pouvait prendre sur le corps à travers l’exemple, choisi parmi tant d’autres, de la prostitué Otama. Mais aussi d’imaginer un éventuel lien de cause à effet entre les tatouages ornementaux de recouvrement des criminels, comme Nezumi Kozô, et ceux des protagonistes du Suikoden d’ Utagawa Kuniyoshi.

Une courte digression me permettra ici de rappeler que bon nombre d’ horishi refusent de pratiquer le recouvrement d’un tatouage déjà existant. L’ironie du sort voulant en effet que le tatouage est devenu ornemental en partie grâce aux demandes de recouvrement de tatouage punitifs.

Ce tatouage de la fin de l’époque Edo et du début de l’ère Meiji, qui réussi à se débarrasser du terme péjoratif Irezumi pour adopter l’expression plus valorisante « Horimono », possédait son propre style ( sans lisière par exemple ), ses codes, et était loin d’être un simple objet anecdotique, isolé dans des timides parcelles du corps ( voir kakushibori ). Je le nommerait pour les besoins de cet article l’Horimono archaïque.

2. Horimono archaïque de la fin Edo et du début Meiji. Horimono moderne de l’ère Meiji à nos jours.

J’aurais l’occasion, dans le cadre d’un article à venir, de différencier de manière plus détaillée l’Horimono archaïque de celui qui s’est épanoui de la période Meiji jusqu’à nos jours et que je nommerai Horimono Meiji/moderne. Ceci étant dit j’ai déjà partiellement abordé le sujet dans l’article concernant Utagawa Kuniyoshi sensei et sa façon de représenter l’Horimono sur les corps des antihéros du Suikoden. J’ai noté à ce moment là que la différence fondamentale entre l’ Horimono Meiji/moderne et l’Horimono/archaïque réside dans la construction du motif et la structuration de sa lisière ( mikiri ).



Nous pouvons remarquer ici une absence de lisière -mikiri- telle qu'elle se définit sous ses quatre typologies actuelles dans l'Irezumi. D'ailleurs la plupart des estampes connues, tous maîtres confondus, en sont dépourvues. Toyohara Kunichika sensei (1835-1900).



Irezumi avec lisière "botan mikiri" par Horiuno sensei. Tokyo, vers 1948.

En tous les cas on peut affirmer que ces deux formes de tatouage rentrent non seulement dans la tradition mais la définissent. Elles sont l’Histoire du tatouage japonais. Même si ce qui précède peut paraître très largement évident, les confusions sont nombreuses. En effet, pas mal de passionnés de tatouage affirmeront qu’une pièce reprenant exactement une estampe d’Utagawa Kuniyoshi et réalisée entièrement au dermographe ( stylet électrique ) est traditionnelle tandis qu’un Jorogumo ( voir article correspondant ) exécuté au Tebori ne l’est pas. Certainement parce que le motif de la seconde pièce, appartenant à l’Horimono/archaique est bien moins connu ou stéréotypé en quelques sortes que la démarche correspondant à la première pièce.

Mais le propos ici n’est pas de tomber dans une obsession des règles ou une psychorigidité compensatoire. En réalité c’est tout le contraire. On apprend par la connaissance de ces règles qui structurent l’Horimono - ces deux Horimono ( l’archaique et le Meiji/moderne ) - que la liberté d’action des horishi ( tatoueur dans la tradition ) n’est non seulement pas restreinte mais en réalité très vaste.

Ainsi nous ne sommes pas obligés de recopier bêtement les estampes d’Utagawa Kuniyoshi sensei pour pouvoir nous revendiquer de la tradition. Notons au passage qu’il y a une différence fondamentale entre recopier sur le corps une estampe d’Utagawa Kuniyoshi sensei et tatouer à la façon des tatouages imaginés par ce dernier. Quelle est alors la démarche la plus légitime ou tout du moins la plus cohérente? Nous avons le choix de notre style, de notre époque, et pour ce qui nous concerne, nous avons décidé de tatouer à la façon Edo, nos tatouages, comme vous le découvrirez un peu plus loin dans cet article, donnent l'impression de "sortir" des estampes. Bien évidemment il n’y a pas d’ anachronisme viable dans l’artisanat d’art. Je veux dire par là que le savoir faire d’un maître forgeron de lames de katana d’aujourd’hui est le même que celui de ses ancêtres. Idem pour l’Horimono. Tatouer avec la technique Tebori ( à l’aide de bâtonnets sur lesquels des aiguilles sont montées plutôt qu’avec une machine électrique ) n’est pas un non sens temporel.


3. Horishi, maîtres tatoueurs mais aussi maîtres dessinateurs.

Horiiwa sensei, qui se nomma dans un premier temps Hangiiwa sensei, du quartier d’ Asakusa fut graveur sur bois pour les motifs des cerfs volants. Actif jusqu’à la fin du 19eme siècle il disparut en 1926 à l’âge de 77 ans.


Cerf volant décoré par un artiste peintre.



Maître artisan et dessinateur de cerf volant à l'oeuvre dans son atelier.

Ce qui m’intéresse ici c’est de noter que ce maître aurait été le premier à réaliser aussi bien le dessin que le tatouage. On sait en effet que la plupart des horishi recopiaient les estampes des maîtres, sur la peau ( travail comparable à celui des graveurs sur bois; d’ailleurs c’était le métier d’origine de la plupart des horishi ). Le maître de l’estampe Kunisada sensei aurait été lui-même tatoueur donc parfaitement autonome dans sa pratique de l’ Horimono. Horiuno Ier sensei quant à lui fut formé par son père à la peinture traditionnelle, et Horiyoshi Ier sensei fit son apprentissage chez un peintre, disciple d’Ichimôsai Hôko ( peinture traditionnelle ), on connait par ailleurs le goût prononcé pour la liberté de composition de Bonten Taro sensei,…


Dessin réalisé par le célèbre Bonten Taro sensei.

Bref beaucoup d’autres exemples démontrent la capacité de certains horishi à composer eux mêmes leurs oeuvres destinées à la peau, n’ayant pas ainsi besoin de recopier les estampes. Pour l’anecdote Horichô sensei, avant de porter ce nom aurait été contacté par un tatoueur qui, ayant un niveau médiocre en dessin, lui aurait demandé de l’aide. Le tatoueur en question disparut dans une rixe. La femme du tatoueur confia ainsi au futur Horichô sensei les hari ( bâtonnets de tatouage ) de son mari. Et c’est ainsi que peu à peu, en parfait autodidacte, Horichô devint le fameux horishi que l’on connait aujourd’hui.

Les spécialistes sont souvent d’accord pour reconnaître un style particulier à ces horishi « dessinateurs ». Rien de surprenant en ce sens que dessiner soi-même un serpent, un dragon,… un antihéros du Suikoden, nous place forcément et esthétiquement ailleurs que des sensei recopiant la même estampe d’ Utagawa Kuniyoshi représentant un serpent, un dragon ou encore un antihéros du Suikoden.

J’aimerais préciser que les exemples de horishi « dessinateurs » présentés ci-dessus concernent des tatoueurs de l’Horimono Meiji/moderne. Il est à mon avis fort probable que les tatoueurs de l’Horimono archaïque aient été plus nombreux à dessiner leurs propres tatouages.

Un autre point peut-être soulevé ici. En effet on associe systématiquement l’artiste Utagawa Kuniyoshi sensei, cité à plusieurs reprises dans cet article, au tatouage traditionnel japonais. Cela se justifie certainement par l’impact que ses estampes du Suikoden ont eu dans le développement de l’Horimono. Mais réduire cette influence à un seul artiste revient à réduire la mythologie à un seul mythe. Par exemple Shakki et moi-même nous sentons esthétiquement bien plus proches de Kawanabe Kyosai sensei que de Kuniyoshi sensei. Et cela se ressent forcement dans notre Horimono. Ce n’est pas parce-que la plupart des passionnés de la culture tatouage shop ne connaissent pas ou peu l’oeuvre de Kyosai sensei ou celle d’autres artistes, écoles, styles… de l’époque Edo ou Meiji que leur influence est pour autant moins justifiée dans l’Horimono. Je souhaiterai préciser ici que rendre hommage à un artiste ne consiste pas forcément à produire un copié/collé de son oeuvre.

Il y a quelques années notre atelier s’est fixé pour objectif d’extraire les tatouages de la période Edo du papier, des Musées, de l’Ukiyo-e,… afin de les porter sur la peau. Il s’agissait non pas de tatouer a la façon des maîtres contemporains du tatouage traditionnel japonais mais comme ceux de l’ancien temps, selon les codes d’une époque révolue. Réaliser des tatouages qui n’existent plus depuis plus de deux siècles ( lien article ). Nous sommes très fiers aujourd’hui d’être le premier et le seul atelier d’Irezumi a réaliser de telles pièces.

Et de la même façon que l’on ne chauffe pas l’eau destinée à la cérémonie du thé avec un four à micro ondes il est a nos yeux impensable d’exécuter des tatouages respectueux des codes anciens avec une machine électrique ( dermographe ). C’est pour cela que nous réalisons nos pièces uniquement selon la technique traditionnelle ancienne ( tracés, ombrages, couleurs, points,…) dite Tebori ( baguettes sur lesquelles sont montées des aiguilles stériles ). Par ailleurs nous ne pratiquons que le tatouage traditionnel japonais et aucun autre type de tatouage. Condition obligatoire pour pouvoir prétendre au titre d’artisan tatoueur japonais ou horishi. Notre technique porte le nom de Donoeko Bori.







Certains évoquent parfois les tatoueurs du quartier d’Asakusa qui s’inspiraient exclusivement des maîtres Kuniyoshi et Kunisada. Mais je répondrai à cela d’une part que selon Iizawa Tadasu ils auraient perdu la finesse du style de leurs mentors et comme je l’ai indiqué dans cet article, Kunisada aurait dessiné lui-même ses tatouages. On suit un maître avant tout dans sa démarche, cherchant ainsi à pousser son chemin un peu plus loin.








Quelques page du "World of japanese tattooing " de Iizawa Tadasu publié en 1973 par l'éditeur Haga Shoten.

Ceci-étant dit la plupart des croquis ayant servi de référence à cette école de tatoueurs n’étaient plus à leur disposition car détruits. Ils ont du donc travailler de mémoire ce qui leur aurait offert une plus grande fluidité et naturel dans leur travail de composition que ce que l’on peut observer dans l’ école de Yokohama. En effet les membres de cette dernière cherchaient à reproduire exactement les motifs des grands graveurs. On peut citer en exemple le tatoueur Horikin sensei ( Ôwada Mitsuki pour certains Ohwada Mitsuaki ) grand collectionneur de l’oeuvre de Kuniyoshi sensei. Les tatoueurs du quartier d’Asakusa lui faisaient le reproche de décalquer les dessins de manière à les transférer sur le corps et d’employer le dermographe. Des méthodes lui permettant de gagner en qualité de détail. Mais ceux d’ Asakusa répondait à ceci: « Ce ne sont pas les détails, mais la vision d’ensemble et l’équilibre de celui-ci qui comptent ».




Horikin sensei ( Ôwada Mitsuki pour certains Ohwada Mitsuki ).

On voit bien à travers ce dernier exemple que le monde de l’Horimono, et cela même en dehors de la juridiction du tatouage shop, parait bien hétérogène.

Ce qu’il me semble néanmoins important de retenir ici, c’est le vaste champ des possibilités que le tatouage traditionnel japonais offre à ses horishi.

4. Conclusion.

En récapitulant ce qui précède on peut noter les points suivants:

- chaque horishi ( tatoueur dans la tradition ) se doit d’apporter quelque chose à l’Horimono afin que ce dernier survive. En effet l’Horimono est un héritage mais aussi une discipline vivante.

- l’ Horimono archaïque et l’Horimono Meiji/moderne se différencient par leurs styles respectifs. Ils définissent néanmoins le tatouage japonais traditionnel, son évolution, son Histoire.

- un horishi ( tatoueur traditionnel ) qui dessine ses propres tatouages se différenciera de la plupart des horishi qui recopient les estampes classiques. Il n’en est pas moins horishi.

Nous pouvons alors compléter ces trois points en rappelant la règle primordiale du tatouage traditionnel japonais, à savoir, le respect strict des archétypes culturels nippons et l’emploi de la technique Tebori ( je souhaiterais alors rappeler ici qu’ exécuter une pièce dans sa quasi totalité au dermographe et conserver quelques rares séances en technique traditionnelle Tebori ne me semble pas être une démarche acceptable. L’illusion de la tradition n’est pas la tradition ).

Et j’espère que notre ami, passionné par le tatouage shop et cité en haut de cet article, comprend mieux à quel point l’ Horimono que Shakki et moi-même pratiquons est non seulement cohérent mais aussi profondément respectueux de ses origines. Cela même si le style de notre tatouage se définit par l’Horimono archaïque et par le fait que nous dessinons presque toujours nos pièces. Notre univers, le métissage que nous proposons à cette discipline, contribuent à renforcer, modestement certes, le système immunitaire de l’Horimono. Tel est en tous les cas notre souhait le plus profond et le plus sincère. Nous remercions donc ce passionné de culture « shop » de nous avoir permis d’éclaircir une situation définissant le tatouage japonais et qui semble en définitive assez trouble dans l’univers du tatouage contemporain ou dans son imaginaire collectif.

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